Jacques Manya, maire de Collioure : « Je ne partirai pas sans avoir tout dit »

Interview exclusive du maire de Collioure, Jacques Manya, qui ne se représentera pas aux élections municipales de 2020.

Le Journal Catalan : vous avez décidé de ne pas vous représenter pour un 2e mandat. Cette décision a surpris tout le monde. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

Jacques Manya : « Je suis à un moment de ma vie, à la croisée des chemins, je suis au troisième tiers de ma vie, j’ai choisi une voie professionnelle et d’accomplissement d’autres projets et, surtout, de donner de la disponibilité à mes proches.

C’est un cheminement sur la vie… Être maire, ce n’est pas un job de complément de retraite. On n’est pas maire ou joueur de belote ! Je pense que le statut de l’élu en France est en gestation. Les mesurettes qui sont prises ou annoncées ne sont pas un statut de l’élu, particulièrement pour les professions libérales (…). La Ve République est morte le jour où on a synchronisé le législatif et l’exécutif. Elle est morte dans son esprit. Nous avons des élus qui ne sont là, en place, que pour se survivre, quel que soit le niveau de leur fonction, de leur mandat. C’est la fin de l’engagement politique envers les autres.

Dans ces conditions, je préfère être utile sur un autre terrain, j’ai un culum vitae professionnel et politique qui me permet désormais d’être un conseil dans le domaine de la santé. Président du Conseil territorial de santé, auditeur à l’Institut des hauts études de Défense nationale… Je pense qu’en matière de planification de santé j’ai quelques expertises. L’offre en santé c’est déterminant dans l’avenir d’une population communale, d’un territoire, et nous avons pris beaucoup de retard dans ce domaine. Je souhaite, par exemple, travailler à l’éclosion gérontologique, un secteur où il y a tellement à faire (…) ». « Il y aura une liste de transition derrière laquelle je serai ».

Le Journal Catalan : c’est donc une volonté de vous engager ailleurs qui a motivé votre décision de ne pas être candidat à votre propre succession en tant que maire de Collioure…

Jacques Manya : « Pas que. Le clientélisme au niveau du fonctionnement de la communauté de communes Albères-Côte Vermeille-Illibéris fait également partie de l’écoeurement qui a participé à mon renoncement.C’est un tout.

La politique émotionnelle fait partie aussi de mon renoncement. Si vous me le permettez, je citerai Baudelaire : « La sottise, l’erreur, le péché, la lésine, occupent nos esprits et travaillent nos corps, et nous alimentons nos aimables remords, comme les mendiants nourrissent leur vermine… et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux… ». Ce poème de Baudelaire sur l’ennui est d’actualité… « On enkyste la misère pour mieux en vivre » ! »

Le Journal Catalan : vous avez donc décidé de tourner la page. C’est définitif. Avez-vous préparé votre succession ?

Jacques Manya : « Je travaille à ce que un de mes adjoints reprennent le fil conducteur de notre action, de mes pensées. Il y aura une liste de transition derrière laquelle je serai présent. Il y a une bonne équipe autour de moi, je remercie d’ailleurs les élus et les personnels administratifs qui se sont attelés à la tâche. Ils ont été formidables, extraordinaires ».

Le Journal Catalan : peut-ont connaître le nom de celui ou de celle qui prendra votre relais ?

Jacques Manya : « Ce n’est pas encore le moment. Les choses bougent, évoluent. Ce que je peux dire c’est que la surprise sera de taille, au niveau de l’espérance des Colliourencqs ».

Le Journal Catalan : pendant ce seul et unique mandat en tant que maire de Collioure, finalement qu’est-ce qui vous aura le plus marqué ?

Jacques Manya : « L’image de Collioure dans le monde entier. Il faut partir, bouger, voyager, pour mesurer le poids de Collioure. Je suis allé un peu partout dans le monde et, à chaque fois, j’ai fait partie des personnalités remarquées parce que j’étais le maire de Collioure. J’avais le sentiment d’avoir un traitement particulier, tellement l’image qui auréole Collioure est, je dirai, magique !

De Shangaï à Djibouti, Collioure est une destination touristique enviée, incontournable au sud de la France. On a l’impression que ça laisse dans la mémoire des visiteurs une trace inoubliable… Parce que c’est un village qui, au fil du temps, des époques, a su préserver sa très forte identité, son environnement. C’est encore un village qui se nourrit de son patrimoine. Durant le mandat, nous avons travaillé à l’identification de Collioure et à l’idéal d’un tourisme supportable.

A partir d’un certain niveau de fréquentation touristique, on ne peut plus rien faire!Par exemple, nous produisons tellement de déchets que nous ne pouvons plus les traiter. Il n’y a pas qu’au niveau de la circulation et du stationnement que le problème de sur-fréquentation se pose, ça c’est la partie visible de l’iceberg. Ce tourisme-là « de masse » est insupportable pour les touristes, pour les professionnels du tourisme et pour les habitants de Collioure ! Oui, je le dis haut et fort : je suis contre le kiosque à fanfare tagada boum boum et la pompe à bière ! ».

« Nous sommes plus que les autres en exigence de nous rassembler ».

Le Journal Catalan : cela veut-il dire qu’à moyen ou long terme les fêtes du 16-août sont condamnées ?

Jacques Manya : « Elles sont condamnées à se transformer profondément. Le drame que nous avons vécu lors du feu d’artifice du 16-août nous oblige bien évidemment à revoir notre copie. Je pense toujours aux victimes. Pendant les événements je n’ai cessé d’être à leur côté.

La Sécurité sera bien évidement un élément majeur de cette transformation. Le problème en France est que les maires ont une fonction de police mais pas de justice. Quand ils transmettent à la justice des éléments délictueux d’urbanisme, ils voudraient que la réaction soit immédiate, or ce n’est pas le cas aujourd’hui ».

Le Journal Catalan : comment avez-vous vécu la division au sein d’une partie du village, le clivage en tout cas, qui a suivi votre élection en 2014 ?

Jacques Manya : « En ce qui me concerne, je suis très respectueux de la voix des urnes, ce qui n’est pas le cas de mes opposants à l’époque qui pensaient être élus à vie, tels des monarques… Une élection, ça sert à choisir des hommes, un programme, ça sert à asseoir des idées, des projets, etc.

La division qu’a connu Collioure à laquelle vous faites allusion, et que connait toujours le village, est suicidaire. Avec tous les atouts que nous avons, nous sommes plus que les autres en exigence de nous rassembler. Il faut qu’au-delà des clivages politiques on ait des objectifs partagés. On ne peut pas se permettre le luxe d’être divisés, surtout lorsque on est autant regardé que Collioure ».

Le Journal Catalan : le(s) mot(s) de la fin ?

Jacques Manya : « Je reviendrai au début de notre entretien. J’ai été « étudiant » toute ma vie. J’ai aujourd’hui acquis un certain nombre de compétences, je veux pouvoir les utiliser. « Je ne prétend ni à la sainteté ni à l’héroïsme, je demande simplement d’être un homme » (Albert Camus). Pour le reste, je ne partirai pas sans avoir tout dit ».

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