Pourquoi ce village du Conflent a-t-il bâti ses greniers dans son cimetière ?

Il faut monter un peu, quitter la route qui longe la Têt, et pousser jusqu’aux vieilles ruelles pour comprendre. Ici, les murs sont faits de galets couchés en arête-de-poisson, la lumière du Conflent tape sur le granit clair, et les portes basses ouvrent sur des pièces fraîches qui n’ont jamais été des salons. C’étaient des réserves à grain.

Bâties dans le cimetière.

Des celliers entre les tombes: la meilleure idée du village médiéval

L’affaire paraît macabre vue d’aujourd’hui. Elle relevait pourtant du calcul le plus froid. Autour de la première église, élevée au XIe siècle sur un soubassement terrassé par les Romains, les habitants ont construit leurs celliers à l’intérieur même du périmètre du cimetière.

Terre consacrée, donc théoriquement intouchable: piller là, c’était s’attaquer à l’Église, pas seulement à un paysan. Le grain, l’huile, le vin de l’année dormaient sous la protection des morts.

Ce noyau porte un nom en catalan, la cellera. Elle reste ici particulièrement lisible, où le plan du village en garde encore la forme concentrique.

1172, puis 1245: deux rois d’Aragon signent pour agrandir les murs

Une première enceinte a d’abord serré quelques celliers, au plus près de l’église. Trop petite, vite. En 1172, le roi Alphonse d’Aragon autorise un deuxième rang de fortifications, celui dont on voit encore les galets rangés en arête-de-poisson, ces cailloux de rivière posés de biais qui donnent aux murs leur texture de tissage.

Le périmètre s’élargit, d’autres celliers s’installent derrière.

Soixante-treize ans plus tard, rebelote. En 1245, Jaume Ier accorde le privilège de bâtir de nouvelles fortifications. Trois enceintes successives pour protéger des récoltes: vous avez là, en un seul village, la mesure de ce que valait une réserve de grain au Moyen Âge.

Peut-on encore voir ces celliers aujourd’hui ?

Oui, depuis les ruelles, mais pas comme un monument avec billetterie. Au XIXe siècle, quand les celliers cessent de servir aux récoltes, quelques-uns sont convertis en maisons d’habitation. D’autres ont continué leur carrière tranquille de remise, encore utilisés comme tels dans les années 2010.

Le patrimoine, ici, sert à ranger les outils.

Une église de 1611 et un nom qui remonte à l’an mil

De la petite église romane, il ne reste presque rien. Celle qu’on voit, dédiée à sainte Eulalie, date du XVIIe siècle et son clocher porte la date de 1611. Entre les deux, une deuxième église plus grande aurait existé au XIVe siècle, selon les architectes venus étudier le site en 2014.

Elle a disparu elle aussi.

Le nom, lui, tient bon depuis plus longtemps que les pierres. En 1007, un certain Miron et son épouse donnent des terres à l’abbaye Saint-Martin-du-Canigou: le document écrit Marchexanes. Suivront Matrechexanas, Madrechexanes, Marqueixanes.

Mille ans de copistes qui n’ont jamais réussi à se mettre d’accord.

À 6 km de Prades, avec une gare et le Canigou en toile de fond

Marquixanes se trouve dans la vallée de la Têt, à 6 km de Prades et 34 de Perpignan. L’ancienne nationale 116 passe au pied du village, la ligne 520 du réseau liO le relie à Prades, et il a sa propre gare sur le TER Perpignan, Villefranche-Vernet-les-Bains. Venir sans voiture est jouable, ce qui est rare pour un village de cette taille.

Le printemps et l’automne sont les bonnes fenêtres. L’été, le soleil du Conflent ne plaisante pas: la station voisine d’Eus, à 2 km, a relevé 42 °C un 28 juin. Comptez le milieu de matinée pour les ruelles, quand l’ombre est encore franche entre les murs.

Y a-t-il une randonnée au départ du village ?

Une boucle part du village même: 3 h 30 de marche pour 350 m de dénivelé, avec des vues qui portent jusqu’à la plaine littorale d’un côté et sur le pic du Canigou de l’autre. Prévoyez de l’eau, le versant est sec et l’ombre y est avare.

Eus à 2 km, et le vrai plaisir de rester une heure de plus

Beaucoup filent directement vers Eus, le village perché voisin, qui capte les appareils photo du secteur. C’est dommage. Marquixanes ne se donne pas en un panorama, il se lit à hauteur de main: le calibre des galets dans un mur, une porte trop basse, un linteau qui ne mène plus nulle part.

Une heure suffit pour en faire le tour, à condition de lever le nez.

Il n’y a pas de fléchage, pas de parcours numéroté, pas de guide qui vous attend sur la place. Vous marchez dans un village de 599 habitants qui n’a pas transformé son passé en attraction. Le grain a quitté les celliers il y a plus d’un siècle.

Les murs, eux, sont toujours debout, et ils tiennent encore quelques tondeuses.