J’ai découvert ce hameau abandonné lors d’une randonnée hivernale dans le Conflent. Un lieu où le temps s’est figé depuis 1920, où seule une chapelle romane intacte veille encore sur les ruines environnantes. Ce matin de janvier, la lumière rasante du soleil transforme les arcades de pierre en sculpture vivante, révélant un phénomène que peu connaissent.
Le hameau d’En incarne cette Catalogne intérieure que les cartes touristiques ignorent, niché à 900 mètres d’altitude dans la vallée de la Têt. Contrairement aux sites restaurés et fléchés, ici règne une authenticité brute : la prairie a reconquis l’espace, les herbes hautes ondulent entre les murs effondrés, et cette église du XIIe siècle demeure comme un sanctuaire oublié au cœur d’un océan végétal de 2 hectares.
Accessible uniquement par un sentier muletier de 3,5 kilomètres depuis Nyer, ce lieu exige un effort qui filtre naturellement les visiteurs. Moins de 100 personnes par an foulent cette prairie, créant une solitude contemplative devenue rarissime dans nos Pyrénées-Orientales.
L’unique chapelle romane du Conflent préservée dans un hameau fantôme
Parmi tous les hameaux abandonnés du Conflent, En détient un record silencieux : sa chapelle Saint-Just-et-Saint-Pasteur conserve 95% de ses arcades et voûtes d’origine, un exploit architectural quand on connaît le sort des villages désertés. À Comes, 25 kilomètres au sud, seules des bergeries subsistent malgré la présence d’un berger. Aux Las Cases voisines, l’église Saint-Félix n’est plus qu’un amas de pierres.
Une architecture romane intacte défiant l’abandon
La nef unique rectangulaire s’étire sous une voûte en berceau brisé, tandis que l’abside conserve son berceau plein cintre originel. Le schiste local, gris anthracite, contraste avec l’or des graminées sèches qui l’entourent. Aucune fresque, aucun chapiteau sculpté : cette sobriété monastique amplifie l’émotion du lieu. Vous êtes face à l’essence même du roman catalan, sans artifice ni restauration excessive.
Le mystère d’une préservation miraculeuse
Comment cette chapelle a-t-elle traversé un siècle d’abandon sans s’effondrer ? L’orientation protégée des vents dominants, la qualité du mortier de chaux, et probablement une maintenance discrète par quelques bergers transhumants ont joué leur rôle. Les ruines environnantes témoignent pourtant de la violence du temps : toits effondrés, linteaux brisés, murs éventrés. Seule l’église tient debout, comme si une volonté supérieure la maintenait en vie.
Le phénomène lumineux qui sculpte la pierre vingt minutes par jour
Entre novembre et février, un spectacle éphémère se joue chaque matin claire. De 8h à 9h, la lumière rasante du soleil levant frappe perpendiculairement la façade est, transformant les arcades en bas-reliefs mouvants. Les ombres creusent le schiste, révélant des textures invisibles le reste de la journée. Ce phénomène ne dure que 15 à 20 minutes, exigeant une présence matinale et des conditions météorologiques parfaites.
Un rendez-vous astronomique calculable
Le 4 janvier 2026, le soleil se lève à 8h15 UTC dans cette vallée. Arrivez une heure avant pour installer votre contemplation. L’humidité dépasse alors 95%, créant une brume légère qui sublime la lumière dorée. Les températures oscillent entre 4 et 6°C sur le plateau, parfois -5°C au fond du vallon. Ce froid sec et cette clarté hivernale typiquement méditerranéennes façonnent une ambiance que les saisons douces ne reproduisent jamais.
Une palette chromatique catalane hivernale
Le schiste gris anthracite, l’herbe jaune paille séchée par l’hiver, et cette lumière dorée rasante composent une trilogie chromatique unique au Conflent. Le Canigou lointain ferme l’horizon au sud, blanc de neige certains matins. Cette sobriété visuelle concentre l’attention sur l’essentiel : la pierre, la lumière, le silence.
Une expérience de recueillement laïc hors du temps
En n’est pas un site photographique parmi d’autres. C’est un lieu d’immersion sensorielle totale où chaque élément contribue à une forme de méditation involontaire. Le silence y est absolu, troublé uniquement par le vent dans les herbes ou le cri d’un rapace. Aucune signalétique, aucun panneau explicatif, aucun aménagement touristique ne vient interrompre cette communion avec un patrimoine brut.
Le concept catalan de tribunal vegetal
Cette chapelle incarne ce que les Catalans nomment poétiquement une « tribune naturelle » : un espace où l’architecture sacrée dialogue avec la végétation sauvage dans une harmonie spontanée. Les bergers y laissaient jadis des ex-voto lors des transhumances vers le Capcir. Aujourd’hui, quelques randonneurs initiés perpétuent cette tradition en y déposant une pierre, un galet, marquant leur passage respectueux.
Une alternative au tourisme de masse côtier
Pendant que 3 millions d’estivants envahissent la côte catalane entre Collioure et Argelès, ce hameau oublié rejoint d’autres sanctuaires de tranquillité comme Comes où un berger solitaire maintient vivante la tradition pastorale. En propose une version contemplative de cette résistance à la standardisation touristique.
Accès initié et conseils terrain pour janvier 2026
Rejoignez Nyer via la D619 depuis Prades (20 kilomètres). Garez-vous au parking de la maison de la réserve naturelle, altitude 750 mètres. Le sentier ancien muletier Cami d’En démarre ici, traversant la rivière Mantet avant d’attaquer une montée douce de 280 mètres de dénivelé positif sur 3,5 kilomètres.
Temps de marche et profils adaptés
Comptez 1h30 pour un randonneur habitué, 2h30 avec enfants de plus de 8 ans, 1h pour les sportifs aguerris. Le sentier reste peu ombragé, suivez les cairns en l’absence de balisage formel. En janvier, équipez-vous de chaussures montagne avec crampons légers si neige ou boue subsistent vers 1000 mètres. Après cette expérience, prolongez votre immersion romane à Saint-Génis-des-Fontaines où le premier linteau sculpté d’Europe daté de 1019 vous attend.
Équipement hivernal recommandé
Vêtements multicouches pour des températures entre -5 et 10°C selon l’heure. Lampe frontale si vous visez l’aube pour le phénomène lumineux. Thermos de boisson chaude : aucun refuge ni source d’eau potable sur place. Imperméable léger contre l’humidité matinale qui dépasse 95%. Et surtout, votre capacité à rester immobile vingt minutes face aux arcades illuminées.
Circuit complémentaire dans la réserve
Nyer appartient à la réserve naturelle régionale Jujols, riche d’une biodiversité exceptionnelle. Après En, explorez le vallon de la Carança où les bergeries capturent la brume montante dans une ambiance tout aussi mystique. Les graminées sèches de janvier, fétuques et bromes, craquent sous vos pas. Renards et sangliers laissent leurs empreintes dans la terre humide.
Questions pratiques sur le hameau d’En
Peut-on visiter l’intérieur de la chapelle ?
La chapelle reste fermée pour préservation. Son intérêt réside dans l’architecture extérieure et l’ambiance du site plutôt que dans un mobilier absent. Les arcades et la voûte visible depuis l’extérieur suffisent à saisir la qualité du bâti roman.
Le sentier est-il praticable toute l’année ?
Oui, mais janvier-février offrent les meilleures conditions : absence de chaleur estivale, lumière rasante optimale, solitude absolue. Évitez mars-avril lors de la fonte des neiges qui rend le sentier boueux. L’été, la chaleur et la végétation haute masquent certaines perspectives.
Faut-il une autorisation pour accéder au hameau ?
Non, le sentier reste libre d’accès. Respectez simplement le caractère privé des ruines en ne pénétrant pas dans les bâtisses effondrées. La chapelle appartient au patrimoine communal de Nyer, aucune restriction ne s’applique à sa contemplation extérieure.
Combien de visiteurs fréquentent En chaque année ?
Moins de 100 personnes selon les estimations locales, soit une fréquentation 30 fois inférieure aux sites romans aménagés comme Serrabona. Cette confidentialité garantit une expérience préservée, mais fragilise aussi la connaissance collective du lieu.
Peut-on bivouaquer près de la chapelle ?
Le bivouac sauvage reste toléré dans la réserve de Jujols entre 19h et 9h, selon la réglementation classique. La prairie autour de la chapelle se prête à une nuit sous tente, offrant un réveil face aux arcades illuminées sans effort matinal. Respectez l’impératif de non-trace : emportez tous vos déchets.
Ce hameau abandonné révèle une vérité simple : les plus beaux patrimoines catalans ne se visitent pas, ils se méritent. Chaque pas sur ce sentier muletier vous éloigne du bruit contemporain pour vous rapprocher d’une essence spirituelle que notre époque cherche désespérément. La chapelle d’En ne défie pas le temps, elle l’absorbe et le restitue sous forme de lumière sculptée, vingt minutes par jour, pour qui accepte de se lever avant l’aube.





