Le vent claque dans les fils de fer torsadés. En contrebas, la Méditerranée cogne les rochers noirs avec un bruit sourd qui monte jusqu’à ce vieux muret de pierre sèche où je me suis assis. Depuis cette terrasse de vigne oubliée à 120 mètres d’altitude, l’anse de Paulilles — saturée de baigneurs en juillet — dort complètement vide. Je suis seul face à l’horizon, entre Cosprons et le Cap Béar, sur ces balcons secrets où les Catalans viennent écouter la mer travailler quand la tramontane souffle.
Nous sommes début janvier. La température affiche 9 degrés, mais le vent du nord me fait ressentir plutôt 2 degrés. Pourtant, dès que je me colle contre le mur de schiste chauffé par le soleil rasant, je retrouve une douceur presque printanière. C’est cette contradiction permanente qui fascine ici : le froid et la chaleur, le vacarme et le silence, la foule d’été et la solitude d’hiver.
En 20 minutes de montée depuis le parking de Paulilles, j’ai quitté un site industriel reconverti en jardin public pour me retrouver dans un lacis de terrasses viticoles où personne ne vient. Les 32,5 hectares du domaine protégé par le Conservatoire du littoral attirent des centaines de visiteurs quotidiens l’été, mais ces hauteurs de Cosprons restent terra incognita.
L’héritage explosif d’une côte devenue silence
En contrebas, les vestiges ocre de l’ancienne dynamiterie Nobel racontent une histoire que peu connaissent vraiment. De 1870 à 1984, cette anse turquoise a résonné du vacarme de la fabrication d’explosifs. Pendant 114 ans, jusqu’à 300 ouvriers ont produit ici la dynamite qui a servi au percement du canal de Panama — 30 000 tonnes entre 1879 et 1914.
Quand l’industrie rencontre la Méditerranée
Les accidents ont marqué la mémoire locale. Le 25 juin 1882, une explosion a tué 19 personnes, dont 7 habitants de Banyuls-sur-Mer. Les anciens de Cosprons racontent encore comment leurs grands-parents évitaient certains rochers après les essais d’explosifs en mer, par peur des « fonds remués ». Aujourd’hui, les anciens quais d’embarquement et les rampes de la voie ferrée sont intégrés dans un parcours de mémoire ouvert gratuitement au public.
Une reconversion exemplaire sur la Côte Vermeille
La transformation du site entre 2000 et 2008 en fait un cas unique sur le littoral catalan : seule ancienne usine d’explosifs méditerranéenne devenue espace naturel protégé Natura 2000. Les bâtiments industriels abritent désormais des expositions sur Nobel et la vie ouvrière, tandis que 30 hectares de jardins méditerranéens ont été restaurés. Mais c’est au-dessus, sur ces terrasses que peu empruntent, que la transformation est la plus saisissante.
Les balcons Catalans où la vigne rencontre le vide
Je suis les anciens chemins de vignerons entre les murets de pierres sèches. Ces constructions plusieurs fois centenaires, inscrites au patrimoine immatériel de l’UNESCO depuis 2018, retiennent la terre sur des pentes atteignant 40 % de dénivelé. Ici, on pratique ce qu’on appelle la viticulture héroïque : tout se fait à la main, chaque cep se mérite, chaque pierre du muret a été posée par un homme.
Le paradoxe saisonnier de Paulilles
Un vigneron de Cosprons m’avait prévenu : « L’été, tout le monde voit la plage. L’hiver, d’ici au-dessus des murettes, on entend seulement le vent dans les fils et la mer qui tape en bas. C’est notre balcon privé sur la côte. » Il avait raison. En cette matinée de janvier, je n’ai croisé personne depuis 40 minutes. Par beau temps estival, ces mêmes sentiers voient passer quelques dizaines de randonneurs quotidiens — mais les terrasses restent dix fois moins fréquentées que la plage en contrebas.
Quand le Canigó dialogue avec la Méditerranée
La tramontane a nettoyé le ciel. Vers le nord-ouest, au-delà de la plaine du Roussillon, le Canigó dresse sa crête enneigée à 2 784 mètres d’altitude. Cette cohabitation montagne-mer dans le même champ de vision résume toute l’identité pyrénéenne catalane. Les schistes sombres sous mes pieds, issus du métamorphisme paléozoïque, contrastent violemment avec le bleu profond de la Méditerranée. La lumière rasante de 16 heures allume les rochers en rouge cuivré tandis que la mer prend des reflets métalliques.
L’expérience sensorielle que vous ne trouverez nulle part ailleurs
Ce qui bouleverse ici, c’est la superposition des strates temporelles et sensorielles. Vous marchez entre des vignes AOC Banyuls en repos hivernal, sur des murets qui ont vu passer les ouvriers de la dynamite, avec en fond sonore permanent le grondement de la mer 120 mètres plus bas. Les odeurs se mélangent : embruns iodés, romarin chauffé par le soleil, terre de schiste après la dernière pluie.
Les meilleurs moments pour cette découverte
Un photographe paysagiste habitué des lieux m’a confié son secret : « En janvier, la lumière arrive très bas sur les terrasses de Cosprons. Les murets accrochent des reflets dorés, alors que la mer reste froide, bleu acier. Quand le Canigó est blanc, tu peux cadrer dans le même axe les vignes nues, la dynamiterie et la crête enneigée. » Il recommande la fin d’après-midi, entre 16 h et 17 h 30, quand le soleil rase les reliefs sans encore disparaître derrière les Albères.
Accès et conseils pour vivre ces balcons catalans
Depuis Perpignan, comptez 40 minutes par l’A9 puis la D914 littorale jusqu’au grand parking gratuit de Paulilles. De Céret, prévoyez plutôt 55 minutes via Le Boulou. Le site principal est accessible à tous, mais pour atteindre les balcons de Cosprons, il faut accepter 1,5 kilomètre de sentier en montée avec 120 mètres de dénivelé positif.
Restez sur les chemins balisés : les terrasses viticoles environnantes sont des propriétés privées en activité. Privilégiez les matinées sans vent pour sentir les parfums de garrigue, ou les après-midis de tramontane claire pour la lumière et la visibilité maximale. En hiver, prévoyez des vêtements chauds même si le soleil brille : le vent de nord peut faire chuter le ressenti à 0 degré sur les crêtes exposées.
Les visites guidées de l’ancienne dynamiterie reprennent en mai. Pour l’instant, vous pouvez découvrir librement les expositions et les jardins réhabilités. Mais c’est bien au-dessus, sur ces balcons oubliés où la vigne rencontre le vide, que vous comprendrez pourquoi les Catalans viennent ici chercher autre chose que la plage : un silence habité seulement par le vent et la mer.
Questions pratiques sur les balcons de Paulilles
Peut-on accéder aux terrasses de Cosprons toute l’année ?
Oui, les sentiers sont praticables en toute saison. Évitez simplement les périodes de pluie intense où les schistes deviennent glissants. L’hiver offre la meilleure expérience de solitude, avec une fréquentation dix fois inférieure à l’été sur les hauteurs.
Faut-il être randonneur expérimenté pour monter aux balcons ?
Non, le niveau reste accessible à toute personne habituée à la marche. Comptez 20 à 40 minutes de montée depuis le parking avec un dénivelé de 120 mètres. Prévoyez de bonnes chaussures car le terrain est caillouteux et parfois pentu.
Quelles sont les règles à respecter sur le site protégé ?
Le Conservatoire du littoral interdit le camping, les feux, la cueillette de végétaux et la circulation hors sentiers balisés. Les terrasses viticoles au-dessus sont des propriétés privées : restez sur les chemins publics reconnus et respectez les vignes en activité.
Quelle est la meilleure période pour photographier les balcons avec le Canigó ?
De décembre à mars, quand le sommet est enneigé et que les épisodes de tramontane offrent une visibilité exceptionnelle. La fin d’après-midi en janvier donne les couleurs les plus contrastées entre mer, schistes et neige. Arrivez vers 16 heures pour profiter de la lumière rasante dorée.
Peut-on se baigner à Paulilles en hiver après la randonnée ?
L’anse reste accessible toute l’année, mais l’eau tourne autour de 13 degrés en janvier. Quelques habitués pratiquent la baignade hivernale, mais la plupart se contentent de marcher sur la plage après la descente des terrasses. Les douches et sanitaires du site sont ouverts toute l’année.





