Ignorée des touristes qui filent à Céret, cette ville catalane garde une abbaye du VIIIe siècle

Sur la route du Vallespir, la plupart des voitures filent droit vers Céret sans ralentir. Erreur. Quelques kilomètres avant, une petite ville s’étire le long du Tech, coincée entre la rivière et des pentes de forêt qui montent à plus de 1 300 mètres.

L’air y sent le feuillage chaud et l’eau vive, et un clocher massif dépasse des toits de tuiles.

Arles-sur-Tech compte 2 815 habitants selon le dernier recensement de l’Insee, et vous traversez son centre en cinq minutes à pied. Mais cette modestie cache un fait qui change tout: la ville s’est construite autour d’une abbaye bénédictine fondée en 778, à l’époque carolingienne. Peu de lieux en France peuvent raconter une histoire aussi ancienne dans un décor aussi intact.

778: une abbaye déjà là, au fond de la vallée du Tech

La première abbaye ne se dressait pas ici, mais sur les thermes romains voisins, là où se trouve aujourd’hui Amélie-les-Bains-Palalda, à 4 km. Les moines bénédictins y vivaient depuis la fin du VIIIe siècle, profitant d’un site que les Romains avaient déjà choisi pour ses eaux.

Le nom même de la ville garde une trace de cette origine religieuse. « Arles » viendrait du latin arula, le petit autel. Une boucle du Tech, la confluence du Riuferrer, des montagnes tout autour: le site ressemble à une enceinte naturelle, et les moines l’ont compris bien avant les géographes.

Détruite par les Normands, l’abbaye a changé de rive pour renaître

L’histoire retient un épisode brutal. Vers 858-868, les Normands remontent la vallée et détruisent l’abbaye primitive. Plusieurs tentatives de reconstruction échouent sur le site des thermes.

Les moines finissent par renoncer.

C’est l’abbé Suniefred, à la tête de la communauté de 880 à 891, qui prend la décision de déménager sur les bords du Tech, à l’emplacement actuel. Le pari est gagnant: le nouveau monastère dédié à Sainte Marie apparaît dans les textes dès 934. La ville d’Arles-sur-Tech est née de ce transfert, littéralement bâtie autour de son abbaye.

Classée Monument historique en 1862, Sainte-Marie veille toujours sur la ville

L’abbaye que vous découvrez aujourd’hui a été bâtie et remaniée entre le XIe et le XIIIe siècle, et sa solidité a convaincu très tôt: elle est classée Monument historique dès 1862, ce qui la place parmi les édifices protégés les plus anciennement reconnus de France.

Autour d’elle, la ville a vécu d’autres vies que la prière. Mines de fer de Batère, tissages catalans, scieries, biscuiteries: Arles-sur-Tech a connu une vraie activité industrielle, à laquelle participait un petit tramway électrique qui reliait la vallée. La voie a été en partie emportée par la grande crue de 1940, mais des vestiges subsistent, viaducs sur le Tech, anciennes gares.

Des fantômes de fer dans un paysage vert.

Le Vallespir lui-même est un personnage. Vallée catalane rattachée à la France par le traité des Pyrénées en 1659, elle reste profondément sauvage: forêts et milieux naturels couvrent l’essentiel du territoire, et le Tech est classé site Natura 2000, refuge du discret desman des Pyrénées.

Peut-on venir sans voiture depuis Perpignan ?

Oui, et c’est même simple. Trois lignes du réseau régional liO desservent la commune depuis la gare de Perpignan: la 530 au départ de la gare routière locale, la 531 depuis Prats-de-Mollo-la-Preste et la 532 depuis Coustouges. En voiture, comptez 43 km depuis Perpignan par la RD 115, et seulement 10 km depuis Céret.

Quelle saison choisir pour visiter le Vallespir ?

Du printemps à l’automne, sans hésiter. Le climat est méditerranéen, avec un été chaud et sec et un ensoleillement fort de 2 600 heures par an. Juin et septembre offrent la lumière la plus douce sur les pierres de l’abbaye, quand la vallée respire encore.

Arles-sur-Tech est faite pour les voyageurs qui aiment les détours de dix minutes qui deviennent des après-midi entiers. Poussez la porte de l’abbaye un matin de juin, quand le Tech bruisse en contrebas: mille deux cents ans de pierre vous attendent, et presque personne d’autre.