Au fond de la vallée, les châtaigniers couvrent encore les pentes comme au XVIIe siècle. Le bruit des métiers à tisser n’a jamais vraiment cessé. Saint-Laurent-de-Cerdans n’a rien d’une carte postale léchée: c’est un village qui a bâti sa fortune sur le flou de la frontière, et qui le dit sans rougir.
On vient ici pour deux choses qu’on ne trouve presque plus en France. Les espadrilles catalanes, d’abord: on en fabrique encore dans les ateliers du bourg, avec la même trame qu’il y a trois cents ans. Les tissages colorés qu’on aperçoit aux murs des maisons, ensuite, tendus sur les façades comme des drapeaux.
Tout le reste suit: les ruelles, l’eau du Tech qu’on devine en bas, les cloches qui sonnent à l’heure catalane. Ce village a une histoire qui commence à la contrebande et qui finit en chaussures.
3 023 habitants en 1906, 1 045 aujourd’hui: le village qui s’est vidé avec ses usines
Saint-Laurent-de-Cerdans a connu son pic de population en 1906, avec 3 023 habitants. La commune en comptait 1 045 en 2023. Presque deux tiers des Laurentins ont disparu en un peu plus d’un siècle.
Ce n’est pas l’exode rural classique d’un village agricole qui se vide vers la ville: ici, ce sont les métiers du tissu et de l’espadrille qui ont cessé d’employer. Les tissus catalans et les espadrilles partaient vers Perpignan, vers l’Espagne, parfois bien plus loin. Le train les emportait.
Le train les a aussi ramenés quand il a fermé.
On mesure la chute au bruit des machines. En plein cœur du bourg, plusieurs ateliers se visitent encore, et l’odeur du cuir et du coton flotte sur la place. Mais on devine, dans les ruelles un peu vides, dans les maisons aux volets clos, ce que ce village a perdu quand ses industries ont ralenti.
Le passage du pic de 1906 au creux d’aujourd’hui raconte presque toute l’histoire du textile catalan.
Traité des Pyrénées, contrebande, essor: comment une frontière a fait la richesse du village
Le Vallespir a été rattaché à la France par le traité des Pyrénées de 1659. Pour Saint-Laurent-de-Cerdans, cette ligne tracée sur une carte n’a jamais été tout à fait une frontière: c’était un horizon flou, traversé chaque nuit par des ballots. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la situation frontalière du village en fait une zone d’échanges illégaux, note sobrement l’histoire locale.
C’est grâce à cette contrebande que se sont développées les industries de l’espadrille et du tissu, qui ont fait vivre le village jusqu’en 1950.
On imagine la scène: des hommes qui descendent vers le col, la nuit, chargés de balles de tissu à destination de l’Espagne, et qui remontent avec des tabacs, des lainages, parfois de l’alcool. Une partie de la marchandise restait au village, revendue discrètement, transformée dans les caves. Les métiers à tisser ont poussé dans ce terreau.
L’argent, lui, a construit des maisons plus hautes qu’il n’en fallait pour un village de montagne. Ce passé n’est pas une légende entretenue: il a laissé des traces. Les ateliers textiles du bourg descendent directement de ces réseaux-là.
L’embranchement de 1913, fermé dès 1937: la voie du train devenue route
En 1913, un embranchement de la ligne de train d’Arles-sur-Tech à Prats-de-Mollo est monté jusqu’à Saint-Laurent-de-Cerdans. Vingt-quatre ans plus tard, en 1937, la ligne était déjà fermée. La gare existe toujours, et la voie du train a depuis été remplacée par la route.
Quatre ans d’ouverture utiles, à peine: tout un symbole de ces villages catalans qui ont cru au rail juste avant que le rail ne les oublié.
Le contraste est presque trop net. Pendant que l’industrie textile tournait à plein, on construisait un embranchement. Quand les ateliers ont commencé à ralentir, on a défoncé les rails pour goudronner.
Saint-Laurent-de-Cerdans est un village qui a eu la frontière, la contrebande, le train, l’âge d’or du tissu, puis plus rien. Aujourd’hui, on y monte par une route en lacets de 9 km depuis la plaine, à travers la Vallée Verte, et c’est tout.
À 42 km de Perpignan, mais 1h30 de lacets: l’accès qu’il faut prévoir
Saint-Laurent-de-Cerdans se trouve à 42 km à vol d’oiseau de Perpignan, mais la route est plus longue que la ligne droite. Le village est à 16 km de Céret, la sous-préfecture, et à 11 km d’Amélie-les-Bains-Palalda. On y accède principalement par la D 3, depuis la D 115 qui suit la vallée du Tech: neuf kilomètres de lacets dans la châtaigneraie, entre 382 et 1 305 mètres d’altitude.
La ligne de bus liO 532 relie Coustouges à la gare de Perpignan et passe par le village, mais les correspondances restent limitées pour qui ne veut pas de voiture.
La meilleure saison, c’est le printemps et le début de l’été, quand les châtaigneraies verdissent et que la rando devient supportable. L’été canicule n’épargne pas le Vallespir, mais les châtaigniers gardent l’air frais. Les fêtes catalanes battent leur plein le 10 août, le 8 septembre, à Pâques et à la Pentecôte, et la fête de l’ours à la Chandeleur (2 février) vaut le déplacement pour qui aime les traditions vivantes.
Pour les marchés et les ateliers, mieux vaut venir en semaine: beaucoup d’artisans n’ouvrent pas le dimanche.
Peut-on visiter les ateliers d’espadrilles ?
Oui, plusieurs ateliers du bourg proposent des visites, et certains permettent de voir la fabrication étape par étape, de la trame à la semelle. Les ouvertures varient selon la saison, et il est prudent de prévenir la mairie en amont pour les groupes. On en ressort rarement sans une paire aux pieds.
Le village est-il accessible sans voiture ?
Pas vraiment. La ligne liO 532 depuis Perpignan existe, mais les rotations sont rares et les correspondances avec les trains pas toujours alignées. La voiture reste la solution la plus simple, surtout pour qui veut enchaîner avec les villages voisins comme Coustouges ou Serralongue.
Pour qui ce village est fait (et pour qui il ne l’est pas)
Ce village n’est pas pour ceux qui cherchent le coup d’œil carte postale léché, ni pour les amateurs de grandes stations balnéaires. Il est pour les marcheurs qui veulent s’enfoncer dans la châtaigneraie du Vallespir, pour les curieux d’artisanat textile, pour les Catalans de cœur qui veulent entendre parler catalan au comptoir d’un bar. Les randonneurs y trouvent leur compte entre le massif du Canigou et les crêtes frontalières.
Les familles avec jeunes enfants aussi, à condition de prévoir des chaussures de marche: le centre-bourg est piéton de fait, mais les pentes autour ne pardonnent pas les tongs.
Saint-Laurent-de-Cerdans a gardé son métier, son nom catalan, et ses fêtes. La preuve que la contrebande peut, parfois, devenir une industrie. Et que 3 023 habitants d’antan, dans un village qui en compte trois fois moins aujourd’hui, laissent encore quelques ateliers allumés dans la vallée.





