Il y a des villages dont le nom ressemble à une énigme posée sur la carte. Bourg-Madame est de ceux-là. À la lisière de l’Espagne, sur la haute plaine de Cerdagne, ce bourg frontalier porte le prénom d’une femme que presque personne ne sait identifier, alors que l’histoire est écrite dans les registres depuis deux siècles.
La scène se passe à la fin d’un exil. Un prince revient d’Espagne, traverse la frontière, et le premier village français sur sa route va changer de nom pour toujours.
1815: le prince qui refuse de donner son propre nom
En 1815, au lendemain de Waterloo, le duc d’Angoulême rentre d’exil. Louis-Antoine d’Artois, fils aîné du futur Charles X, avait été relégué à Barcelone pendant les Cent-Jours. De retour, il s’installe le 10 juillet à Puigcerdà, juste de l’autre côté de la frontière, et décide d’élever au rang de ville le premier hameau français qu’il traversera.
Les habitants, flattés, proposent de baptiser le lieu Bourg-Angoulême. Le prince décline. Il préfère honorer son épouse, Marie-Thérèse de France, fille aînée de Louis XVI et Marie-Antoinette, que la cour appelait « Madame Royale ».
Le hameau devient Bourg-Madame. Un nom de princesse oubliée, gravé sur un village de montagne, à quelques centaines de mètres de l’Espagne.
Je trouve ce refus du prince plus élégant que tous les monuments qu’on aurait pu lui bâtir.
Avant la princesse: un hameau né d’une frontière et de la contrebande
Le village est pourtant bien plus vieux que son nom. Son berceau s’appelait Hix, cité dès 839, mais en 1178, ses habitants furent déplacés pour peupler la ville neuve de Puigcerdà. Il a fallu attendre les traités des Pyrénées de 1659 et de Llívia en 1660, qui ont tracé la frontière, pour voir naître un nouveau hameau tout contre la ligne: la Guingueta d’Ix, « les guinguettes d’Hix ».
Le nom dit tout. Des guinguettes, des comptoirs, du commerce de passage. Le hameau a prospéré sur le commerce transfrontalier et la contrebande, au point de dépasser en population le village originel.
Les habitants s’appellent d’ailleurs toujours les Guinguettois. Deux siècles plus tard, ils sont 1 182, selon les derniers comptages de l’Insee, à vivre dans cette agglomération qui ne fait qu’une avec Puigcerdà.
1939: quand la frontière s’est ouverte sur la Retirada
Le nom royal n’est pas la seule mémoire du village. De janvier à mars 1939, le gouvernement Daladier ouvre la frontière aux réfugiés espagnols qui fuient la guerre civile à travers les Pyrénées. Ils passent par Le Perthus, Cerbère, et ici, par Bourg-Madame.
Cet épisode, connu sous le nom de Retirada, a inspiré la « Chanson de Bourg-Madame », qui évoque l’entrée des réfugiés dans le bourg.
Sur cette place frontalière, deux histoires de France et d’Espagne se croisent donc: une princesse qui revient d’exil, un peuple qui part dans l’autre sens. C’est rare, un village qui concentre autant de frontière dans son nom et dans ses rues.
Peut-on y aller en Train jaune ?
Oui, et c’est même la plus belle façon d’arriver. Bourg-Madame se trouve sur la ligne de Cerdagne, le célèbre Train jaune qui relie Toulouse à Barcelone via la Cerdagne. La gare se situe dans le quartier des Arènes, au pied du village.
Peut-on passer en Espagne à pied ?
Oui. Bourg-Madame et Puigcerdà forment une seule unité urbaine, l’agglomération est internationale. La frontière se franchit sans discontinuité, et l’enclave espagnole de Llívia, toute proche, se rejoint par une route neutre.
2 600 heures de soleil sur un toit de plaine: quand y aller
Bourg-Madame se situe à 83 km à vol d’oiseau de Perpignan et 44 km de Prades, au bout de la N116 qui remonte la vallée. Le village s’étage entre 1 130 et 1 235 m��tres, sur la haute plaine de Cerdagne qui s’étire sur une quarantaine de kilomètres entre Mont-Louis et la frontière. L’altitude donne de l’air, pas de l’ombre portée: la région affiche 2 600 heures d’ensoleillement par an, un air sec et peu de brouillards.
L’été et le printemps sont les saisons les plus lumineuses pour longer la plaine et le Sègre, dont le village occupe la confluence. L’hiver, c’est la proximité des stations de la Cerdagne qui justifie le détour. Comptez quelques heures sur place: le bourg se visite à pied, entre le quartier des Arènes et les rues qui descendent vers la frontière.
Vous pouvez aussi tout faire d’un coup: monter par le Train jaune le matin, déjeuner côté français, dîner côté espagnol. Peu de villages offrent deux pays dans la même journée.
Sur le panneau à l’entrée, un nom de princesse. Sur la place, la mémoire d’un exode. Bourg-Madame tient son histoire entière dans ses deux trottoirs de frontière.





