Il y a des villages où l’on traverse une rue. Ici, on change de pays. Sur l’avenue de France, la chaussée appartient à la République française, mais la bordure du trottoir d’en face relève déjà de la Catalogne espagnole.
Personne ne montre de papiers, les gens vont chercher leur pain de l’autre côté et rentrent dîner chez eux, dans un autre État.
Le Perthus tient tout entier dans ce col des Albères, à la pointe sud des Pyrénées-Orientales. Un village posé sur une couture.
Quatre bornes plantées en pleine rue: 574, 575, 576 et 577
La frontière n’est pas une abstraction de carte, ici. Elle est en pierre, numérotée, plantée dans le bitume. D’aval en amont, les bornes 574, 575 et 576 jalonnent la rue et découpent le village au cordeau.
La quatrième, la 577, la plus massive de toutes, veille en haut de la rue de la Comtesse.
Le tracé suit l’avenue de France, qui porte aussi le nom d’avinguda Catalunya selon le côté où vous marchez. Le nord et l’ouest, c’est la commune française. L’est et le sud dépendent de La Jonquera, province de Gérone.
Deux moitiés, un seul village, la même odeur de résine descendue des Albères.
Une école bilingue posée sur la ligne de partage
C’est le détail qui change tout. L’école se trouve en bordure de la rue qui sépare les deux pays, et elle accueille les enfants des deux communautés, en français et en catalan. Une expérience pilote en matière d’éducation.
Imaginez la scène du matin. Des gamins arrivent d’un pays, d’autres de l’autre, ils se retrouvent dans la même cour, et à cet âge-là la question de savoir qui habite quel État n’a strictement aucun intérêt. Les adultes ont mis trois siècles à tracer la ligne.
Les enfants la traversent quatre fois par jour sans y penser.
Depuis 1659, une ligne que le fort de Bellegarde a dessinée
Le nom apparaît pour la première fois en 1306, sous la forme Pertusium, du latin pertusum: le percement, la percée. Un passage, donc, avant d’être un village. Puis le traité des Pyrénées de 1659 fait du Perthus une frontière avec le royaume d’Espagne, et le Roussillon bascule côté français.
Reste une bizarrerie de tracé que j’aime beaucoup. Le village est bâti au sud du col, donc logiquement en terre espagnole. S’il est partagé entre les deux pays, c’est pour que la France garde la souveraineté sur le fort de Bellegarde, la forteresse qui domine le passage et le contrôlait.
La géopolitique du XVIIe siècle a dessiné le plan de vos rues d’aujourd’hui.
Et puis il y a 1939. Le Perthus fut l’un des points de passage de la Retirada, l’exode des républicains espagnols après la chute de Barcelone. Des milliers de gens ont franchi cette rue dans un seul sens, avec ce qu’ils pouvaient porter.
Le village en garde la mémoire.
Els Límits devenu El Portús: le jour où la moitié sud a changé de nom
La partie espagnole s’est longtemps appelée Els Límits, les Limites, ce qui sonne juste quand on est le bout d’un pays. Le 28 novembre 2002, le conseil municipal de La Jonquera en décide autrement et lui donne le nom d’El Portús. La partie française reste la plus peuplée des deux.
Faut-il une pièce d’identité pour passer d’un côté à l’autre ?
Oui, prenez-la. Nous sommes dans l’espace Schengen et vous ne serez pas arrêté pour aller acheter un paquet de café, mais des contrôles peuvent avoir lieu. Et si vous faites des achats, les franchises douanières françaises s’appliquent au retour, en particulier sur le tabac et l’alcool.
Y a-t-il autre chose à voir que les commerces ?
Oui, et c’est même là que le village prend sa vraie dimension. Le fort de Bellegarde, forteresse de montagne conçue sous Vauban, domine le passage frontalier. Plus haut se trouvent les vestiges du trophée de Pompée, liés à l’ancienne Via Domitia et à l’histoire romaine du col.
Ne réduisez pas Le Perthus à sa rue commerçante.
Venir au printemps, surtout pas un samedi d’août
Le village est à 26 km de Perpignan et 10 km de Céret, sur la RN9, juste à l’aplomb du grand axe A9/AP-7. Sans voiture, la ligne d’autobus liO 533 part de la gare de Perpignan. Code postal 66480.
Le bon moment: le printemps ou l’automne, en semaine. Les week-ends et les vacances scolaires saturent la circulation et le stationnement, et vous passerez plus de temps à chercher une place qu’à regarder les bornes. Si vous voulez l’ambiance village plutôt que l’ambiance parking, évitez les jours de grande affluence.
Marchez jusqu’à la borne 577, en haut de la rue de la Comtesse. Regardez vos pieds, puis la montagne des Albères qui ferme l’horizon au-dessus des toits. Un pied dans chaque pays, et rien autour qui indique la moindre différence.





