« Il faudrait 24 millions d’euros » : ces gorges catalanes à peine larges d’un mètre restent interdites

Il y a des villages qu’on traverse sans s’arrêter, et d’autres qui vous retiennent par un détail que rien n’annonçait. Montferrer, accroché à sa colline au-dessus de la vallée du Tech, appartient à la seconde famille: on y monte pour les pierres blondes et le silence, et on y reste pour une faille vertigineuse cachée à la lisière du village.

Cette faille a un nom, les gorges de la Fou, et une histoire récente qui change tout. Ce canyon, parmi les plus impressionnants des Pyrénées orientales, est aujourd’hui interdit au public. Vous pouvez venir admirer Montferrer, mais vous ne descendrez pas entre ses parois.

250 mètres de profondeur, parfois 1 mètre de large: des gorges maintenant hors limites

Sur environ deux kilomètres, la rivière de la Fou a creusé un couloir de 250 mètres de profondeur qui sert de frontière naturelle entre Montferrer et Corsavy. Par endroits, les deux parois se rapprochent tellement qu’il ne reste plus qu’un mètre entre elles. Un mètre.

Vous tendez les bras, vous touchez les deux côtés, avec le vide au-dessus et le torrent en dessous.

C’est précisément ce décor qui s’est retourné contre les visiteurs. Entre 300 et 600 mètres cubes de roche se sont détachés d’une paroi, rendant la traversée trop dangereuse. Les gorges sont fermées, et elles le resteront longtemps: selon une étude réalisée sur le site, la remise en état coûterait entre 18 et 24 millions d’euros.

Soyons honnêtes: à ce prix, pour un site coincé entre deux petites communes rurales, la réouverture n’est pas pour demain. Je trouve presque salutaire que la nature reprenne, un temps, possession de son chef-d’œuvre. Mais si vous rêviez de marcher au fond de cette fente, il faudra vous armer de patience.

Un village qui s’appelait Mollet et comptait 883 habitants

Montferrer n’a pas toujours porté ce nom, qui vient du latin Mons Ferratus, le « mont de fer ». Jusqu’au XIVe siècle, le village s’appelait Mollet. Sa première trace écrite remonte à l’an 927: un certain Teobald y fait don de terres à l’abbesse de Sant Joan de Ripoll.

L’église, elle, apparaît dans les textes en 938.

Cette église existe encore. Reconstruite au XIIe siècle dans un style roman, elle est parvenue jusqu’à nous parfaitement conservée, et elle porte toujours son vieux nom de Mollet. À l’intérieur, vous pouvez voir le tombeau de Dalmau II de Castelnou, vicomte dont les droits sur le village furent confirmés en 1313 par le roi d’Aragon.

Oui, d’Aragon: le Vallespir n’est devenu français qu’en 1659, avec le traité des Pyrénées.

Le village, lui, a connu des jours plus peuplés. En 1806, Montferrer comptait 883 habitants. Ils ne sont plus que 218 aujourd’hui, même si la population remonte depuis quelques années.

C’est ce contraste qui me plaît ici: un petit village presque vide, mais un patrimoine de grande histoire.

Peut-on visiter les gorges de la Fou en ce moment ?

Non, et il ne faut pas tenter de contourner l’interdiction. L’éboulement a fragilisé les parois, le site est dangereux et fermé au public jusqu’à nouvel ordre. Personne ne peut annoncer de date de réouverture, tant le chantier estimé est lourd.

Que voir à Montferrer si les gorges sont fermées ?

L’église romane du XIIe siècle, d’abord, un des bâtiments les mieux conservés du secteur. Le village abrite aussi un musée consacré au Moyen Âge, et la grotte de Can Pey, à l’ouest des gorges, a livré un gisement du néolithique et du premier âge du fer. De quoi remplir une vraie demi-journée, sans foule aucune.

À 40 km de Perpignan: la bonne porte d’entrée du Vallespir

Montferrer se niche dans la vallée du Tech, à 40 kilomètres de Perpignan, 16 de Céret et 10 d’Amélie-les-Bains-Palalda. Sans voiture, la ligne 531 du réseau liO relie le village à la gare de Perpignan depuis Prats-de-Mollo-la-Preste. Arles-sur-Tech, avec sa propre abbaye, n’est qu’à 6 kilomètres.

La meilleure période court du printemps à l’automne. C’est la saison du Vallespir: la vallée respire, les forêts qui couvrent presque tout le territoire communal offrent de l’ombre, et les sentiers autour du village restent ouverts même si les gorges sont closes. Vous marcherez entre 308 et 1 608 mètres d’altitude, du fond de vallée aux crêtes.

Un conseil que je défends: ne faites pas de Montferrer une simple photo depuis la route. Montez jusqu’au village, poussez la porte de l’église, laissez le Canigou vous rappeler pourquoi ce lieu s’appelle le mont de fer. C’est là que tout se joue.

Quelque part en contrebas, derrière les barrières, les parois continuent de se fendre à un mètre l’une de l’autre, dans un silence que personne ne dérange plus. Les gorges attendront leurs millions. Le village, lui, est ouvert, et il n’a jamais coûté un centime à regarder.