Il y a des villages qu’on traverse à 90 km/h sans les voir. Celui-ci, on le rate d’autant plus facilement que l’autoroute file juste au-dessus, entre Le Boulou et la frontière. Pourtant, sur ce goulet resserré où la vallée se pince entre deux versants boisés, on a monté des murs, posté des soldats et contrôlé les allées et venues bien avant que la France n’existe.
Une place forte romaine mentionnée par écrit dès 673
Le nom du village raconte tout. Castrum clausuras: une place fortifiée qui protège un passage étroit. La formule apparaît dans un texte latin de Julien de Tolède en 673, et elle décrit exactement ce qu’on voit encore sur le terrain, des éléments de fortifications répartis de part et d’autre de la vallée pour surveiller la Via Domitia.
La grande voie romaine passait ici. Impossible de rejoindre la péninsule ibérique sans franchir ce couloir. Celui qui tenait les Cluses tenait la route.
Le mot a ensuite glissé, comme les langues le font. Au IXe siècle, clausuras se raccourcit en clusas, du verbe latin qui veut dire fermer. Le catalan en fait Les Cluses.
Un pont de pierre qui daterait de l’Empire romain
Le village se tient en deux morceaux. La Cluse Basse, dans le fond de la vallée, au bord de la rivière de la Rome. La Cluse Haute, en surplomb, juste à côté des anciennes fortifications.
C’est en bas que se trouve la pièce la plus troublante de l’ensemble: un pont de pierre franchissant la Rome, dont on estime qu’il daterait de l’Empire romain. Il a été rénové plusieurs fois au fil des siècles, forcément. Mais vous poserez le pied sur un ouvrage dont l’origine remonte à une époque où l’on comptait les années en consulats.
Je trouve ce genre de patrimoine plus émouvant que bien des châteaux restaurés. Il ne se met pas en scène. Il sert encore.
Guillem de ipsas Clusas, 1021: quand les seigneurs prennent la suite
Les Romains partis, le verrou n’a pas perdu son intérêt. En 1021 apparaît une famille seigneuriale attachée au lieu, avec un certain Guillem de ipsas Clusas. Le castrum change ensuite de mains au gré des serments et des héritages, chevaliers du Vallespir, hommages prêtés à des comtes catalans, jusqu’aux Capmany à la fin du XIIIe siècle.
Cette vallée regardait vers le sud, culturellement et politiquement, bien avant le traité des Pyrénées de 1659 qui rattache le Roussillon à la France.
Pourquoi le village s’est-il longtemps appelé L’Écluse ?
Par erreur, tout simplement. Dès le XIIIe siècle, des auteurs français transforment clusas en « L’Écluse », alors qu’aucune écluse n’a jamais existé dans ces collines. Le nom fautif est officialisé à la création des communes en 1790.
La municipalité proteste en 1836, sans succès. Il faudra attendre 1984 pour que Les Cluses redevienne officiellement Les Cluses.
Quand faut-il venir pour marcher ici ?
Au printemps ou à l’automne. Le climat est méditerranéen et l’été tape fort dans ce secteur: la station météo la plus proche, à trois kilomètres, a relevé 41,6 °C le 28 juin 2019. Les versants sont couverts de forêt et de garrigue arbustive, ce qui adoucit un peu, mais pas assez pour rendre une randonnée agréable en pleine canicule.
À 7 km de Céret, entre l’autoroute et la frontière
Les Cluses se situent dans les Pyrénées-Orientales, à 24 km à vol d’oiseau de Perpignan et à 7 km de Céret. Le village est traversé par la D900, qui vient du Boulou au nord et remonte vers Le Perthus au sud. L’entrée d’autoroute A9 la plus proche se trouve au Boulou.
Sans voiture, c’est faisable: la ligne 533 du réseau régional liO relie la commune à la gare de Perpignan. Comptez une visite courte, le village est minuscule. 282 habitants y vivaient en 2023, dispersés entre les deux hameaux et les nouveaux quartiers du fond de vallée.
Le bon réflexe consiste à combiner l’étape avec le Vallespir tout proche, la vallée du Tech et Céret. Les Cluses seules ne vous occuperont pas la journée.
Un verrou de vallée que l’autoroute a rendu invisible
L’ironie de l’histoire tient en une image. Le lieu a été choisi, il y a près de deux mille ans, parce qu’on ne pouvait pas passer ailleurs. Aujourd’hui l’A9 traverse la commune du nord au sud et des milliers de véhicules l’empruntent chaque jour sans savoir qu’ils rejouent le même geste, dans le même couloir, pour la même raison géographique.
La vallée de la Rome n’a pas changé d’avis. Elle se pince toujours au même endroit, et la pierre des murs anciens chauffe encore au soleil de fin d’après-midi. Les camions passent au-dessus.
Le pont, lui, est toujours là.





