Un jour par an, des ours prennent les rues de ce village catalan de 1 045 habitants

Une fois l’an, au cœur de l’hiver, des ours débouchent dans les ruelles de Saint-Laurent-de-Cerdans. Pas des peluches, pas une parade de carnaval: une vraie fête de village, héritée des traditions catalanes du Vallespir, qui transforme ce bourg frontalier des Pyrénées-Orientales le temps d’une journée. Le reste de l’année, on y entend surtout la rivière de Saint-Laurent descendre vers le Tech et le vent dans les forêts qui couvrent presque tout le territoire.

C’est ce contraste qui m’a retenue: un village discret, presque oublié, qui se souvient chaque 2 février qu’il a été autre chose.

Le 2 février, les ours reprennent le village

La Fête de l’ours se tient chaque année à la Chandeleur, le 2 février, comme dans plusieurs villages du Vallespir et de la Catalogne voisine. À Saint-Laurent-de-Cerdans, elle figure au calendrier communal au même titre que les fêtes patronales du 10 août et du 8 septembre, et elle rassemble les Laurentins en plein cœur de l’hiver, quand la vallée est froide et que le Canigou porte encore sa neige.

Le village compte 1 045 habitants au dernier recensement de l’Insee, et le jour de la fête, on a l’impression qu’ils sont tous dehors. Ce que j’aime dans ces rendez-vous d’hiver, c’est qu’ils ne sont pas pensés pour les visiteurs: ils existent parce que la tradition tient, transmise de génération en génération, dans une vallée où la langue catalane se parle encore dans les noms de lieux. Ici, Saint-Laurent-de-Cerdans se dit Sant Llorenç de Cerdans.

Et la date n’est pas un hasard. La Chandeleur marque le cœur de l’hiver, le moment où, dans la tradition des Pyrénées, l’ours sort de sa tanière. Autant dire que pour voir le village dans son état le plus vivant, c’est début février qu’il faut venir, pas en plein mois d’août.

3 023 habitants en 1906: le village que la contrebande a rendu prospère

Saint-Laurent-de-Cerdans n’a pas toujours été ce village tranquille. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, sa position collée à la frontière espagnole en a fait une zone d’échanges… illégaux. C’est la contrebande avec la Catalogne qui a fait naître ici les industries de l’espadrille et du tissu, et ces ateliers ont prospéré jusqu’en 1950.

Le pic est vertigineux pour un village de vallée: 3 023 habitants en 1906, soit presque trois fois la population actuelle. Les usines tournaient, les espadrilles partaient des deux côtés de la frontière. Puis l’industrie textile s’est effondrée, comme partout dans les vallées rurales, et le village a perdu les deux tiers de ses habitants en un siècle.

Reste cette mémoire de l’espadrille, encore revendiquée, et une identité catalane intacte. Le Vallespir, cette vallée du Tech rattachée à la France par le traité des Pyrénées de 1659, a gardé un pied de chaque côté de la frontière. Saint-Laurent-de-Cerdans est d’ailleurs jumelé avec Tortellà, en Catalogne, et avec Langendorf, en Allemagne.

Une gare debout, un train parti en 1937

Il y a un détail qui résume mieux que tout le destin du village: sa gare existe toujours, mais plus aucun train ne s’y arrête depuis 1937. Un embranchement de la ligne d’Arles-sur-Tech à Prats-de-Mollo montait jusqu’ici depuis 1913. La ligne a fermé, la voie a été remplacée par la route, et le bâtiment voyageurs est resté là, témoin d’une époque où l’on partait de Saint-Laurent-de-Cerdans en chemin de fer.

Le lieu lui-même est ancien, bien plus ancien que son industrie: la première mention écrite remonte à 1168, sous le nom de « Mas de Cerdans ». Ce n’était alors qu’un mas avec son église Saint-Laurent, rattaché à la paroisse de Coustouges. Huit siècles plus tard, le village s’est étiré entre 382 et 1 305 mètres d’altitude, dans un paysage à plus de 90 % de forêts.

C’est quand exactement, la Fête de l’ours ?

Chaque année, le 2 février, jour de la Chandeleur. La fête est récurrente, donc pas besoin de guetter une édition particulière: elle revient au même moment de l’hiver. Si vous passez dans le Vallespir à une autre saison, les fêtes patronales ont lieu le 10 août et le 8 septembre.

Peut-on y aller sans voiture ?

Oui. La ligne liO 532 du réseau régional relie Coustouges à la gare de Perpignan en desservant Saint-Laurent-de-Cerdans. En voiture, c’est la D3 qui traverse le village du nord au sud, avant de filer vers l’Espagne et Maçanet de Cabrenys.

À 42 km de Perpignan: une escale entre Céret et l’Espagne

Le village se niche dans le Haut Vallespir, à 42 km à vol d’oiseau de Perpignan, 16 km de Céret et 11 km d’Amélie-les-Bains-Palalda. Comptez sur des routes de montagne sinueuses, donc un temps de trajet plus long que les distances ne le suggèrent. Les communes voisines, Coustouges à moins de 4 km, Serralongue, Arles-sur-Tech, forment un chapelet de villages catalans qui méritent qu’on prolonge l’escapade.

Le village se visite toute l’année, sans fermeture signalée. Mais deux fenêtres se détachent: le début février pour la Fête de l’ours et son ambiance unique, et l’été pour la fraîcheur de la vallée, quand la plaine roussillonnaise étouffe. La région affiche un ensoleillement généreux, autour de 2 600 heures par an, avec un air sec et peu de brouillards.

Mon conseil: ne faites pas que traverser. Montez jusqu’aux hauteurs du village, cherchez la gare abandonnée, écoutez la rivière. Le Vallespir se mérite, et c’est précisément ce qui l’a sauvé du tourisme de masse.

Pour qui aime les villages qui ont une histoire dans le ventre, Saint-Laurent-de-Cerdans coche tout: une frontière, une industrie morte, une fête d’ours vivante. Un matin de février, quand les ruelles se remplissent et que le froid pique, le village redevient pour quelques heures ce qu’il a toujours été. Un lieu de passage qui ne se laisse pas oublier.