Des vignes à perte de vue, des tracteurs qui ronronnent sur les chemins de plaine, un clocher discret entre les cyprès. Villeneuve-la-Rivière, au nord de Perpignan, a tout d’un village roussillonnais ordinaire où le temps s’écoule lentement. Et pourtant.
Car si vous traversez cette petite commune de la plaine de la Têt un matin d’hiver, difficile d’imaginer la scène qui s’y est jouée il y a quatre-vingt-sept ans. Ici, dans les champs, des centaines d’hommes couverts de graisse remettaient en route des camions cabossés venus d’Espagne. Une histoire de guerre, d’exil et de mécanique, que le village porte encore sans en faire étalage.
Février 1939: quand l’Espagne franchit la frontière
En février et mars 1939, la guerre d’Espagne bascule. Le franquisme triomphe, et c’est la Retirada: des centaines de milliers de réfugiés, des civils, des femmes, des enfants, passent les Pyrénées dans le froid. Avec eux, une partie de l’armée populaire de la République espagnole arrive « avec armes et bagages », et avec un parc de véhicules épuisé par des semaines de route et de bombardements.
Le Roussillon devient la porte de cet exode. Les routes s’engorgent, les camions tombent en panne, le matériel s’entasse. Il faut du terrain, des bras et des clés à molette.
Villeneuve-la-Rivière, posée dans sa plaine agricole, va fournir les trois.
500 mécaniciens espagnols au milieu des vignes
Un camp de regroupement et de reconditionnement du matériel est créé sur la commune. Pas un camp de prisonniers: un atelier géant à ciel ouvert. 500 mécaniciens espagnols, réfugiés eux aussi, y travaillent à remettre en état les véhicules de l’armée républicaine.
J’aime cette image, je l’avoue: des hommes qui ont tout perdu, leur pays, leur armée, parfois leur famille restée de l’autre côté, et qui retrouvent une dignité dans le bruit d’un moteur qui repart.
Le travail n’était pas symbolique. Ces camions réparés repartaient ensuite sur les routes pour transporter les réfugiés espagnols, ces colonnes de civils dispersés dans la région. Chaque moteur relancé, chaque essieu ressoudé, c’étaient des familles déplacées un peu moins à pied.
L’atelier de Villeneuve-la-Rivière tenait donc un rôle précis dans la machine de l’exil: garder roulant ce qui permettait aux autres d’avancer.
Que reste-t-il de ce camp aujourd’hui ?
Presque rien de visible, et c’est peut-être ce qui rend l’histoire plus forte. Le village compte 1 360 habitants au dernier recensement de l’Insee, les Villeneuvois, et la plaine a repris ses droits. Près de la moitié du territoire reste en cultures permanentes: la vigne, surtout.
Le nom catalan du village, Vilanova de la Ribera, rappelle que cette terre était catalane bien avant d’être un lieu de mémoire de la guerre d’Espagne.
On circule aujourd’hui entre les parcelles sans rencontrer de caserne ni de hangar militaire. Il faut savoir l’histoire pour la voir: là, entre deux rangs de vigne, un convoi attendait une boîte de vitesses. Ce genre de lieu se visite avec la tête autant qu’avec les yeux.
C’était quoi, exactement, la Retirada ?
La Retirada, « la retraite » en espagnol, désigne l’exode massif des républicains espagnols fuyant la victoire de Franco au tout début de 1939. Des centaines de milliers de personnes, civils et soldats, ont franchi les Pyrénées vers la France, particulièrement vers les Pyrénées-Orientales. Le camp de mécaniciens de Villeneuve-la-Rivière est l’un des épisodes méconnus de ce basculement.
Que voit-on d’autre dans le coin ?
La commune fait partie de la « plaine viticole de Baixas », une zone naturelle d’intérêt écologique de 1 939 hectares répartie sur cinq communes. C’est un paysage de plaine ouverte, agréable à parcourir à vélo entre Le Soler et Baho, à moins de deux kilomètres chacun. La Têt coule au sud, une rivière méditerranéenne au caractère parfois vif quand les pluies d’automne s’en mêlent.
À 7 km de Perpignan: une halte entre vignes et mémoire
Villeneuve-la-Rivière se situe à 7 km à vol d’oiseau de Perpignan, dans la banlieue nord de la préfecture, en pleine plaine de la Têt. Comptez un quart d’heure de route depuis le centre de Perpignan. Le village se visite toute l’année sous le climat méditerranéen, mais la fête communale du 14 juillet est le bon moment pour sentir l’ambiance locale; les plus courageux viseront la fête patronale du 27 décembre.
Mon conseil: faites cette halte en la couplant avec un tour des villages voisins de la plaine, Pézilla-la-Rivière ou Corneilla-la-Rivière, et gardez l’histoire de 1939 en tête pendant que vous roulez entre les vignes. Elle change le regard sur ce paysage plat qu’on traverserait sinon sans s’arrêter.
Un matin d’hiver, la plaine se couvre d’une lumière rasante, les vignes sont nues, et le silence est presque total. Quelque part sous vos pieds, des centaines de moteurs espagnols ont toussé, crachoté, puis reparti vers le nord. Le village, lui, est resté.





