On entre à Prats-de-Mollo-la-Preste comme on pousse une porte du Moyen Âge: sous une poterne, entre deux pans de remparts qui n’ont jamais été démantelés. Les ruelles pavées de galets montent sans se presser, l’air sent la pierre fraîche et la montagne, et très vite, au-dessus des toits, une silhouette massive veille. Le fort Lagarde.
On ne vient pas ici pour l’animation, mais pour ce que le village a gardé quand presque tout le reste s’en est allé.
3 730 habitants en 1846, 1 099 aujourd’hui: pourquoi les murs ont survécu aux hommes
Le chiffre donne le vertige. En 1846, ce bourg du Haut Vallespir comptait 3 730 âmes. Aux derniers comptages de l’Insee, ils ne sont plus que 1 099 habitants.
Trois villageois sur quatre ont disparu en moins de deux siècles, emportés par l’exode qui a vidé tant de vallées pyrénéennes.
Pourtant, rien ici ne ressemble à une ruine. Les remparts ceignent toujours la vieille ville médiévale d’un seul tenant, les ruelles restent nettes, et le label Plus Beaux Villages de France n’a rien d’une décoration de façade. Le contraste est saisissant: une coquille presque intacte, habitée par une poignée de Pratéens.
Les traces de l’hécatombe se lisent plutôt en dehors des murs. Sur les coteaux alentour, les hameaux de Paracoll, Can Llagosta, Sant Salvador ou les Cases sont aujourd’hui abandonnés, parfois à l’état de ruine. Le village s’est rétracté derrière ses fortifications, comme un animal qui rentre dans sa carapace.
Vauban a bâti un fort en plein ciel pour verrouiller une frontière née en 1659
Cette carapace a une raison d’être, et elle tient en une date: 1659. Cette année-là, le traité des Pyrénées rattache le Vallespir à la France, et Prats-de-Mollo devient du jour au lendemain une place frontalière. Une frontière toute neuve, qu’il fallait verrouiller vite.
C’est Vauban qui s’en charge au XVIIe siècle, en dressant le fort Lagarde au-dessus de la ville. Depuis les ruelles, on le sent plus qu’on ne le voit: une présence de pierre qui écrase la vallée du regard, exactement ce pour quoi il avait été pensé. Rares sont les villages français où l’on marche ainsi, à chaque instant, sous l’œil d’un architecte du Roi-Soleil.
La géographie ajoute au tableau. Prats-de-Mollo-la-Preste est la troisième commune la plus méridionale de France continentale, juste derrière Lamanère et Coustouges, ses voisines de vallée. Autant dire le bout du bout du pays, un cul-de-sac frontalier tourné vers la Catalogne, à quelques kilomètres de Camprodon.
De La Preste au Costabonne: 2 465 mètres au-dessus des remparts
Le village ne vit pas que de son passé militaire. Huit kilomètres plus haut dans la vallée, la station thermale de La Preste prolonge la découverte, et c’est d’elle que part le sentier du Costabonne, 2 465 mètres. Le contraste est total: en contrebas, les murailles grises; là-haut, les crêtes ouvertes sur les deux versants des Pyrénées.
Toute la haute vallée respire sous protection. La réserve naturelle nationale, créée en 1986, s’étage de 1 490 m à 2 507 m et abrite la grande faune de la montagne pyrénéenne. Sur les hauteurs, deux couples de gypaètes barbus patrouillent, rejoints l’été par des vautours fauves venus du versant espagnol.
Dans les ruisseaux froids, le discret Desman des Pyrénées trouve un de ses derniers refuges.
Peut-on rejoindre le village sans voiture ?
Oui, et c’est une bonne surprise pour un bout de vallée pareil. La ligne liO 531 relie Prats-de-Mollo-la-Preste à la gare de Perpignan, et une ligne transfrontalière, la C5, le connecte même à Camprodon côté espagnol. Le village se prête donc bien à une escapade débranchée, sans volant.
D’où part la randonnée du Costabonne ?
Le départ du sentier se prend à La Preste, la station thermale située 8 km au-dessus du village. On quitte les derniers bâtiments pour grimper en pleine réserve naturelle, jusqu’au sommet à 2 465 m. La belle saison s’impose: c’est un itinéraire de montagne, pas une promenade de remparts.
À 47 km de Perpignan: la fenêtre idéale, du printemps à l’automne
Le village se niche dans le Haut Vallespir, aux confins des Pyrénées-Orientales, à 47 km à vol d’oiseau de Perpignan et 24 km de Céret. Comptez bien plus par la route, qui épouse la vallée du Tech jusqu’à sa source. C’est le prix de l’isolement, et C’est aussi ce qui le préserve.
La région climatique affiche un ensoleillement de 2 600 heures par an, avec un air sec et peu de brouillards. De mai à octobre, les conditions sont idéales pour combiner ruelles, fort et randonnée. Prévoyez une journée pleine: le village le matin, quand la lumière rase les pavés, puis la montée vers La Preste l’après-midi.
Pour qui ? Les amoureux des places fortes qui ne sont pas des décors, les randonneurs qui aiment finir une journée de crête dans une ruelle médiévale, et tous ceux que les villages presque vides intriguent plus qu’ils ne les attristent. Prats-de-Mollo-la-Preste a perdu ses habitants, jamais ses murs.
En montant vers le fort au couchant, quand les remparts prennent une teinte dorée et que la vallée se tait, on mesure ce que le village a refusé de lâcher. Et ce n’est pas peu de chose.





